Ecran total… itaire

Ecran total… itaire


Fatigué par la sur-connexion et l’omniprésence des écrans qui vous regardent (autant que vous les regardez), j’ai commencé à me dé-digitaliser, lentement mais sûrement. Les écrans modifient votre perception de la réalité, tordent les lois du temps, trouent le continuum espace-temps et grignotent votre cerveau… J’ai abandonné l’agenda électronique (iCal sur Apple) pour un bon vieil agenda papier et j’écris à la machine à écrire (tout en continuant à utiliser stylo et carnets pour le boulot). Les limitations imposées par les outils deviennent créatives et n’obèrent pas la performance. La lenteur retrouvée s’apprécie. Après 5 mois d’expérience, voici donc les 10 choses que j’ai apprises…

J’ai choisi un agenda papier de taille moyenne, de marque Moleskine, avec la semaine à gauche (pour les rendez-vous) et une page blanche à droite (pour les tâches à réaliser). Glissé à l’intérieur, un stylo-bille. Simple et efficace.

1-En revenant au papier, j’ai eu la sensation claire de reprendre le contrôle de mon cerveau. Je suis de nouveau capable de mémoriser une semaine de rendez-vous alors qu’avant j’étais dépendant de mon téléphone, j’avais besoin de vérifier sans cesse, sortant l’appareil de ma poche dès qu’on me proposait une date. Là, je connais ma semaine et la suivante. Le fait d’écrire les rendez-vous me permet de les mémoriser et de mieux les organiser. Je ne me sens pas surchargé d’informations (ce que je craignais),  mais plus indépendant. C’est paradoxal, mais je crois que cela vient du fait que le cerveau et la mémoire sont sollicités, donc entraînés. Cette impression personnelle recoupe pas mal d’études sur les effets des écrans sur le cerveau.

2-J’utilise mes mains (l’un des conseils simple et efficaces du livre Steal like an artist), remplis l’espace physique à disposition avec mon stylo, rature, gribouille, recommence, joue avec les contraintes de la page, ce qui me force, par exemple, à réduire le nombre de tâches pour qu’elles tiennent sur une seule page. Reporter les tâches non réalisées d’une semaine à l’autre, chaque lundi matin, a pour effet de vous rappeler tout ce que vous n’avez pas fait… il va falloir s’y mettre ! L’agenda devient un objet vivant, lieu d’un processus plus lent qu’à l’écran mais pas moins efficace (une autre de mes craintes). D’ailleurs, je note le même taux d’erreurs dans la prise de rendez-vous qu’avec Ical (taux trop élevé encore estiment certains…). Je n’ai plus besoin des alertes : « rendez-vous dans une heure… » qui faisaient partie de mon quotidien. L’organisation du temps est devenu moins stressante, plus naturelle

3-Je ne vous parle même pas de la question des données personnelles. Ecrites dans un carnet, elles ne sont stockées ni utilisées par personne d’autre que moi.

4-Seule impossibilité avec le carnet papier : le partage de calendrier avec une équipe ou une famille. Cela dit, l’usage parralèle d’un carnet papier et d’un agenda électronique est possible.

 

©Guillaume Desmurs

La machine à écrire est une coquetterie d’écrivain qui s’est révélé bien plus intéressante que prévu : 

5-L’écriture est plus lente, c’est une obligation de taper avec deux ou quatre doigts maximum sous peine de bloquer les touches. Il faut bien enfoncer les touches et pas seulement les effleurer comme sur un clavier d’ordinateur. Pas d’emballement ! Le cerveau se met agréablement au rythme et, comme pour l’agenda, tire profit de cette lenteur retrouvée.

6-Il y a deux limites, à l’exceptionv de la vitesse : la taille de la page et la longueur de la ligne. Comme un vinyle se retourne toutes les 20 minutes, il faut appuyer sur le bras pour déplacer le chariot quand retentit la petite sonnette de fin de ligne.

En fin de page, il faut sortir la feuille et en introduire une nouvelle. Cela calibre inconsciemment l’écriture et apporte l’une de ces contraintes créatives… essentielles.

7-Elle ne remplace pas l’ordinateur quand il s’agit de travailler un texte, quelque soit sa longueur, mon Mac restant imbattable pour travailler un draft à volonté comme une pâte à modeler qui ne sèche jamais, à la ductilité parfaite. La machine à écrire est un bon outil de premier draft.

8-Quelle différence avec des notes manuscrites dans un carnet ? Même lenteur, même absence d’écran. Pourtant, cela n’a rien à voir. La machine à écrire donne une certaine distance saine avec l’écrit, avec les mots jetés sur la page, alors que dans un carnet, les mots manuscrits sont une extension de moi-même, beaucoup trop proches pour que j’accepte de mettre en mot certaines émotions.

Les notes manuscrites sont encore une partie de moi-même, alors qu’un texte tapé à la machine à écrire acquiert une forme standardisée qui m’échappe et ne m’appartient plus.

©Guillaume Desmurs

 

9-La machine à écrire est un objet physique qui résiste. La digitalisation totalitaire de toutes nos expériences de vie (musique, photos, vidéos, données médicales, course à pied, réservations, cartes et plans, etc.) ouvre un gouffre infini de possibilités : une fois une donnée digitalisée, il n’y a pas de limites à son usage, sa transformation et sa duplication. Cela ne consomme qu’un peu d’énergie électrique. Une machine à écrire est une mécanique complexe de pièces métalliques. Si je ne tape pas assez fort sur la touche ou si le ruban est mal mis, la lettre n’imprime pas.

Objet bruyant, odorant, mécanique, lourd, il ne se transporte pas facilement. Point de la perfection glacée de l’écran lisse derrière lequel se déroule une multitude de choses : c’est un clavier avec une feuille. Point. Chaque feuille imprimée qui en sort est unique.

10-J’ai retrouvé à ce sujet une chronique de Jean Baudrillard paru dans Libération en… mai 1996 ! Le philosophe français avait tout à l’époque ou la plupart d’entre nous n’avait même pas d’adresse mail (la mienne, une hotmail, date de juillet 1994) :

« C’est d’ailleurs ce fantasme de performance idéale du texte ou de l’image, cette possibilité de corriger sans fin qui provoquent chez les «créateurs» ce vertige d’interactivité avec son propre objet, en même temp que le vertige anxieux de n’être pas allé jusqu’aux limites technologiques de ses possibilités. En fait, c’est la machine (virtuelle) qui vous parle, c’est elle qui vous pense ».

Une chose est sûre : revenir en arrière, c’est prendre de l’avance !

©Guillaume Desmurs