Drugs don’t work…

Drugs don’t work…


« Drugs do work… ». Ainsi commençait (de mémoire) une fameuse chronique de Julie Burchill, fine plume de la presse britannique, dans le Guardian à la fin des années 90. Contredisant The Verve, la journaliste rappelait que la puissance des drogues tenait précisément au fait qu’elles étaient efficaces. Julie Burchill sait de quoi elle parle puisqu’elle lui a, depuis, perdu son fils aux paradis artificiels. Drogue et littérature : trois auteurs croisés récemment ont inhalé le sujet.

La junkie rêveuse et canon de My heroes have always been junkies offre une belle citation en guise d’introduction, dans ce polar sans un coup de feu où des coeurs sont cependant atteints. 

my heroes have always been junkies

DBC Pierre, auteur pétillant et rageur de Vernon God Little, délivre ses conseils d’écriture en forme de coup de poing dans le bide. Ca réveille. Pas de conseils susurrés, pipe en bouche, au coin du feu. C’est dans Release the bats, a pocket guide to writing your way out of it. L’un des livres les plus joyeux et réaliste que j’ai pu lire dans la catégorie « conseils d’écriture.» Dans son chapitre intitulé « drugs », l’auteur prend des précautions d’usage en racontant sa propre expérience des drogues, celle d’un ado puis jeune adulte qui traverse des déserts d’ennui et apprend à connaitre et comprendre les effets des stupéfiants sur lui. « La drogue fonctionne pour la créativité (« the art ») mais pas pour le travail d’écriture (« the craft ») », prévient-il.

Release the bats DBC Pierre

La musique : « le risque, c’est que le texte soit bon avec la bande-son, mauvais sans ».

Le sexe : « écrire les scènes de conflit avant de baiser ».

L’alcool : « écrire saoul et éditer sobre ».

La caféine : « pour avoir l’esprit acéré, moins cher et un meilleur goût que la Benzedrine. » 

Le cannabis : « la drogue idéale pour regarder une page blanche et contempler les histoires se développer en lignes tangentes. »

La cocaïne, le speed, les amphétamines : « difficile à doser pour éviter l’addiction ». 

L’ecstasy : « pour écrire des pièces de théâtre, grâce aux fortes variations d’humeur qu’elle provoque. »

L’opium : « dans les veines, c’est uniquement pour écrire des sagas labyrinthiques et rien d’autre. Une drogue de premier brouillon ou pour écrire un long ouvrage sur votre tapis de salon. »

Les hallucinogènes :  « même pas par un premier brouillon, ça élargit les perceptions de l’écrivain, pas la qualité de l’écriture. » 

La fatigue : « après une longue journée de triomphes et de défaites, le vortex émotionnel peut vous permettre de vous attaquer à la page sans rien avoir à perdre. »

La routine : « la drogue la plus courante parmi les écrivains. »

Le travail : « notre drogue ultime : l’addiction à la page. »

DBC Pierre termine en rappelant :

« Proust travaillait avec de la poudre d’opium et des sédatifs, Graham Green des amphétamines, Balzac en avalant quatre douzaines de cafés par jour, W.H. Auden des amphétamines et des sédatifs, Sartre prenait des doses quotidiennes d’amphétamines dix fois supérieures à la normale, et de l’alcool, des barbituriques, deux paquets de cigarettes. »

William Burroughs, c’est une autre affaire. Le Rimbaud défoncé de Tanger, le junkie céleste dont la seringue aussi devenait idéale, en connait un rayon en substances altérant les perceptions et le fonctionnement du corps. En addition au texte orignal de Naked lunch, l’auteur a ajouté cette lettre intitulée Letter from a master addict to dangerous drugs. Il explique à un docteur de sa connaissance les effets de toutes les drogues qu’il a pu expérimenter. C’est une litanie d’effets désirables et indésirables, de réaction cutanées et de diarrhées, chaque drogue compensant l’effet d’une autre dans une pharmacopée délirante en forme de cercle vicieux. C’est à se demander comment il gardait encore des neurones allumés pour écrire. 

naked lunch burroughs

Burroughs décrit par exemple les opiacés, son morceau de choix : « Sur une période de 12 ans, j’ai pris de l’opium, fumé ou oralement (l’injection dans la peau provoque des abcès; l’injection dans les veines est désagréable et peut-être dangereuse), de l’héroïne injectée dans la peau, les veines, les muscles, sniffée (quand je n’avais pas d’aiguille), morphine, Dilaudid, Pantopon, Eukodol, Paracodeine, Dionine, codeine, Demerol, Methadone. » Puis il parle de cures de desintoxication et de sommeil, d’anti-histaminiques, d’apomorphine, de cortisone, thorazine, reserpine, folderol, barbituriques, chlorhydrate et paraldehyde, alcool, benzedrine, cocaïne, cannabis, peyote, datura et même noix de muscade (« Les prisonniers et les marins avaient parfois recours à la noix de muscade. Une cuillère à soupe est avalée avec de l’eau. Les résultats sont vaguement semblables à la marijuana accompagnés d’effets secondaires : mal de tête et nausée ».)

Etrangement, il décrit tout cela avec calme, précision et un sens didactique tout en sobriété. L’inverse de son écriture romanesque et poétique. C’est écrit comme un article de journal scientifique, détaillant les différents degrés d’addiction des substances. D’ailleurs, précise-t-il, « on parle d’addiction aux sucreries, au café, au tabac, au temps chaud, à la télévision, aux histoires policières, aux mots croisés. » Burroughs ne mentionne pas l’écriture, ni comment ces substances l’aident à produire. Le texte de Naked Lunch, est à lui seul un témoignage de première main sur les effets de la drogue, un guide de voyage détaillé dans les méandres du mystère.

 

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La mienne est bien inoffensive, c’est un adorable café moulu à la main, acheté chez Moody’s Roaster et préparé en V60, en Aeropress ou avec un petit filtre métallique vietnamien.