Les démons de Mehdi 

Les démons de Mehdi 


Par un étrange court-circuit neuronal, ce titre et cette couverture m’ont fait penser à un recueil de nouvelles collectées et présentées par un auteur cyberpunk, Bruce Sterling, intitulé Mozart en verres miroirs. Je ne sais pas pourquoi. D’autant que ça n’a rien à voir. A part la référence aux lunettes de soleil. A part le fait que Mehdi Masud n’est pas si éloigné que ça de l’anticipation quand il dessine ses singuliers personnages d’une banalité confondante doués de sentiments décalées de science-fiction. Je me comprends.

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Sous ce titre obscur et pourtant pétillant, Mehdi laisse grouiller les vers : « Leur seul voeu dans ce monde n’est pas l’égalité, mais l’ordre. Enlevez-moi ces lunettes de star, soldat. On n’est pas dans une boite de nuit », et il termine la tirade par : « Oh, merde, vous êtes dans un sale état ».

Je ne connais pas Mehdi, même si je le suis sur Facebook et que j’aime l’éclat sombre de ses aphorismes et ce titre doit assez bien résumer le personnage. Mehdi ne cache pas la dimension autobiographique de ses textes, ce qui lui permet de lâcher les chevaux sauvages de son autodérision : « ton petit blog de loser que tu fais lire à tes amis sur Facebook, c’est sordide, pour ne pas dire carrément pathétique », dit un personnage au narrateur de l’une des premières nouvelles.

Ces petits textes sont aussi bien troussés qu’une jupe de courtisane et Mehdi jongle allègrement avec les mots, en regardant ailleurs, entre le philosophique contemplatif post-coelho (« Dehors, la lueur des astres scintillant dans la nuit me conférait l’étrange puissance de l’Infini ») et le scato sautillant (« Oui, poursuit-elle en penchant légèrement son chapeau de côté, allumant une Vogue, dont les volutes exhalent une odeur de pet de colombe »). L’alliance de l’âme et de l’intestin rappelle la carpe rigolote et le lapin philosophique que Desproges faisaient convoler en juste noces dans ses textes.

Les courtes nouvelles de Mehdi se déroulent comme des fouets et, au moment où on l’attend le moins, vous claquent à la figure.

Chacun peut voir Mehdi à sa porte dans ces tableaux croqués de la vie parisienne du début du millénaire, chacun pourra se reconnaitre dans ses élans de bonté et d’amour (« La plénitude, c’est l’extrémité du bonheur. Tout simplement. » ) tout comme dans ses bassesse et ses renoncements pitoyables (« Son regard, contracté par des désirs de revanche sociale et raciale, imite encore difficilement dans sa cinétique le flot des caniveaux parisiens »). C’est un Houellebecq plus nonchalant et plus doué. Plus flemmard aussi, vu la maigre production fictionnelle de Mehdi.

« Do you speak english? » est la nouvelle la plus touchante car Mehdi est un bon garçon au fond, avec un coeur de chair dans un coeur de pierre. Son expérience d’opérateur téléphonique dans une association de défense de l’enfance maltraitée est presque même déchirante, « Une plongée dans un vivier d’histoires sordides et de faits divers violents, sanglants, de dénonciations anonymes et d’appels au secours, de cris qui s’évanouissent dans les ténèbres. Un des meilleurs trucs que j’ai pu faire, en somme ». Je crois que cette phrase résume tout le livre et on comprend au final que cette centaine de pages est l’autoportrait d’un timide, d’un boxeur de ce monde post-moderne, d’un esthète à claques qui parle autant à Guillaume Durand qu’à un enfant violé.

Et puis après ? « Il se réveilla et marcha dans la rue, prit le métro, le tramway et le bus, pour baiser d’autres filles ».

Pas d’écrit vain ici. Pas de gonflement de goître. On n’est pas dans la littérature, on est dans la vie, et ça fait du bien. « Mon domaine à moi, ce n’est pas le génie. C’est la vie. Vous en avez entendu parler ? », avait un jour balancé Françoise Giroud à Jean-Paul Sartre en 1960 (cité par Le Monde du 20/21 mars 2016). Avec ce premier livre de Mehdi, c’est exactement là où on est.

Poussière d’étincelles et verres fumés (Crispation éditions10 euros). Achetez-le chez l’éditeur, c’est mieux. Bon, je vois qu’il est indisponible. Démerdez-vous. Trouvez-le.

P.S. : J’ai découvert ce bouquin grâce à un pote qui est pote de Mehdi et dont je les recommandations littéraires sont toujours imparables. Vous pouvez lire son avis ici : http://crispation-editions.fr/poussiere-detincelles-verres-fumes-mehdi-masud

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