Résistez : dormez !

Résistez : dormez !


La critique du capitalisme est aussi vieille que le capitalisme lui-même. Pourtant le court essai signé Jonathan Crary, 24/7, Le capitalisme à l’assaut du sommeil, aborde la question d’une façon inédite. Puisque le capitalisme (et l’économie de marché) cherchent à prendre possession de tous nos moments éveillés afin de nous faire consommer, pourquoi n’entrerait-il pas aussi dans notre sommeil ? Crary déploie à partir de ce point de vue sa critique du capitalisme, considérant le sommeil comme l’un des derniers bastions intact de nos vies quotidiennes.

jonathan crary le capitalisme à l'assaut du sommeil

Le sommeil, c’est du temps (le tiers de nos journée). Or le contrôle du temps, c’est le contrôle des individus, argumente Crary. « Passer ainsi une immense partie de notre vie endormis, dégagés du bourbier des besoins factices, demeure l’un des plus grands affronts que les êtres humains puissent faire à la voracité du capitalisme contemporain« . Le sommeil est même la dernière barrière à la réalisation d’un capitalisme total, 24h/24h et 7 jours/7 jours, car « il n’y a (…) presque plus aucune situation qui ne puisse pas être enregistrée ou archivée en tant qu’image ou information digitale« . La technologie permet ainsi « d’acheter, consommer et exploiter des ressources en ligne » à tout moment, or l’acte de consommer nous anesthésie, neutralise la créativité, l’activisme politique, la relation aux autres.

Le sommeil est justement un temps libre où se construit la différence entre les individus et cette différence est indispensable, vitale à nos vies, car « loin d’être autonome ou autosuffisant, l’individu ne peut pas être compris autrement qu’en relation avec ce qui est hors de lui, avec une altérité qui lui fait face ». Or le capitalisme synchronise et homogénéise les temps personnels (et ce, depuis la révolution industrielle, le phénomène s’étant accéléré depuis 1945, grâce à des « méthodes destinées à réguler le comportement de larges masses de gens – dans les usines, dans les écoles, dans les prisons, dans les armées modernes et plus tard dans les enceintes de bureaucraties proliférantes« ) pour nous déposséder du temps.

Les évolutions technologiques vont dans ce sens et les appareils (comme les smartphones) assurent « la perpétuation du même exercice banal de consommation non-stop, d’isolement social et d’impuissance politique« . L’auteur poursuit, en rejoignant ce que dit l’auteur français Bernard Stiegler sur la captation de la libido (au sens d’énergie vitale) par l’économie de marché :

« telle est la forme du progrès contemporain – celle d’une capture inlassable et d’un contrôle incessant du temps et de l’expérience ».

Un synonyme d’énergie vitale pourrait être l’attention. L’attention qu’on porte aux autres (il existe même une économie de l’attention). L’attention, une ressource rare, convoitée par les « firmes dominantes à l’échelle mondiale » cherchant à « maximiser le nombre de globes oculaires qu’elle parviendraient à capter et à contrôler en permanence« . La diffusion de la télévision dans les années 50, par exemple, est un tournant « dans le processus d’appropriation de temps et d’espaces auparavant non annexés par le marché ». L’objectif visé, selon Crary, est « moins de tromper les masses que de les neutraliser ou les désactiver en les dépossédant de leur temps« .

Un essai court en forme de mise en garde et d’incitation à développer ses propres stratégies pour préserver le temps sacré du sommeil et sa capacité d’attention. Si ce n’est pas pour nous, que ce soit au moins pour nos enfants !

jonathan crary le capitalisme à l'assaut du sommeil

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