Samouraï, taie d’oreiller, Venise et Serge Blanco

Samouraï, taie d’oreiller, Venise et Serge Blanco


La dernière livraison de la NRF est rempli de pépites et je voulais les partager avec vous. Cette revue vénérable, publiée depuis 1908, offre dans sa dernière livraison autant Frédéric Beigbeder qu’Emil Cioran. Les revues littéraires, je les trouve souvent trop sérieuses, trop prétentieuses, je n’ai jamais pu lire au-delà des titres du Matricule des Anges par exemple (je suis allergiques à ces tournures : « faire sens », ou « interroger le monde contemporain »), et après trois ans de bons et loyaux services, j’ai abandonné Décapages pour cause de désinvolture agaçante. J’étais donc curieux de découvrir la NRF que je n’avais jamais lu. Bonne surprise.

On commence par Grégoire Bouillier qui parle rugby, et de la disparition d’un certain style de jeu, au profit d’un « rugby de DRH ». Il m’a fait vibrer avec son souvenir de l’essai du siècle à Twickenham en 1991 où, Blanco, « pris d’un subite inspiration, de façon tout à fait saugrenue et contre-indiquée, entreprit de relancer depuis ses poteaux ». Le reste, c’est de l’Histoire !

Beigbeder décrypte la télévision avec son cynisme, sa légèreté et son auto-critique habituels. Il a la capacité à citer Pourriol comme Debord, « Le spectacle n’est pas un ensemble d’images, mais un rapport social entre des personnes, médiatisé par des images » (La société du spectacle, 1967) ». Stéphane Zagdanski, dans Balzac et les deux samouraïs, mêle habilement les méthodes de travail de Balzac à… l’esprit samouraï. On l’aurait deviné.

« … les deux samouraïs ne se préparaient plus à mourir. Une telle préparation avait consisté en milliers d’heures à s’exercer solitairement au combat décisif, muscle à muscle, os par os, jusqu’à ce que leurs deux sabres soient devenus des extensions d’eux-mêmes et jusqu’à ce qu’eux-mêmes se soient métamorphosés en d’effilés et infrangibles sabres de chair. Ils n’avaient cessé depuis leur enfance d’acquérir longuement et lentement l’excellence dérobée qui les caractérisait désormais. Désormais, ils étaient morts. » 

J’ai ensuite sauté quelques pages plus faibles (in my humble opinion), pour me réjouir de la radicalité de Cioran, dont ce numéro de la NRF publie des lettres inédites. « L’univers est un shabbat de bourgeois, affolés de leur propre médiocrité, et ses lois ont été fixées par Dieu lors d’un conseil d’épiciers ». En parlant de Venise, «… la ville où tous les doutes sont permis et qui rajoute à mes ombres un parfum de gangrène ». Cioran, revient.

NRF_©Guillaume_Desmurs

Je garde pour la fin ce qui m’a le plus fasciné : le poète russe halluciné et foudroyé Vélimir Khlebnikov, dont vient de paraître chez Verdier un énorme volume de ses oeuvres (les complètes n’existent pas vraiment car personne n’est tout à fait sûr de ce qu’il a écrit, des feuillets volants innombrables qu’il transportait dans sa vie nomade à l’intérieur d’une taie d’oreiller). « J’ai fumé une pipe pleine de poudre à canon et j’ai écrit avec un stylo de poudre. Comme je suis quelqu’un de distrait, j’ai mis des mégots sur la poudre et elle a pris feu, a jeté des flammes, alors je l’ai éteinte avec les doigts. » L’article de Stéphanie Cochet est emballant, elle commente :

« Les chiens se révoltent, le poète s’adresse aux chevaux, parle la langue des sorcières aussi naturellement que celle de dieux. Il invite à la table de la poésie des univers qui en sont habituellement exclus. Embrasser Khlebnikov c’est se plonger dans l’étude du sanscrit, des géométries non euclidiennes ou la typologie des oiseaux peuplant l’estuaire de la Volga. De la nourriture pour des siècles ».

Elle souligne le travail du traducteur, Yvan Mignot, et détaille son travail sur un mot particulier, inventé par le poète : Zaoum, que Mignot a traduit en outrâme. Comment ? Explications. Il procède « comme pour une équation. Zaoum, chez Khlebnikov, est une variation sur le mantra indien « aoum », dont la répétition doit faire entrer en vibration l’univers. On entend pourquoi « transmental » ni « transrationnel » ne peuvent faire l’affaire. Yvan Mignot a besoin d’un mot court. Il n’en dispose que de deux en français : homme et âme. Homme ne convient pas. Il s’arrête sur âme. Un petit détour par Spinoza lui permet de poser l’égalité âme = esprit. Et il propose alors le sublime « outrâme » – on comprend pourquoi les années de travail se comptent ici en décennies. »

Car, comme l’écrit ce feu follet de Khlebnikov :

« chaque mot s’appuie sur le silence de son adversaire ».

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