City on fire en direct liv(r)e #4 (et fin)

City on fire en direct liv(r)e #4 (et fin)


Coincés entre les lignes

Pour tout vous dire, j’ai terminé le livre et j’en veux à l’auteur. La dernière partie, située pendant le black-out de 1977 (les plombs ont sauté pendant une nuit de juillet, provoquant des scènes de pillage invraisemblables), est censée nouée tous les fils de l’intrigue. Le rythme s’accélère, on passe plus rapidement d’un personnage à l’autre et notre pouls de lecteur se met au diapason : pourtant l’auteur nous laisse pendus par la dernière phalange et s’en va sans dire au-revoir après le mot « FIN ».

 

City on fire

J’imagine Garth Risk Hallberg (qui nous regarde avec son air finaud depuis le rabat de la quatrième de couv’) perclus des textes théoriques sur la littérature qu’il enseigne, puisque c’est son métier. Les références subliminales du début le prouvent, et quasiment paralysé au moment de mettre un point final à son oeuvre (ce terrifiant point final), Garth oublie son lecteur si fidèle (presque 1000 pages, il faut être fidèle).

City on fire

Tiens, d’ailleurs, digression :  je suis en train de feuilleter un livre de critique littéraire plutôt pop et drôle, Le Livre Multiple d’Adam Thirlwell, chez L’Olivier, et je me dis ce genre d’élucubration cultivée a une fonction égoïste : mettre en valeur le savoir de l’universitaire au dépend de l’auteur dont le texte sert simplement de support au feux d’artifice théorique, ledit auteur et ledit texte n’ont rien demandé de l’intelligente attention que ces savants leur porte. L’auteur de City On Fire, disais-je donc, suppose qu’il peut négliger à la fin tout ce qui a fait la réussite du livre jusqu’à maintenant : la tension dramatique. Garth Risk Hallberg est parvenu à me tenir en haleine pendant presque 1000 pages et il failli, dans les dernières, à me satisfaire. Que devient Samantha, personnage élusif et séduisant, reliant tous les autres, qui passe tout le roman dans le coma à l’hôpital. Meurt-elle ou pas ? L’auteur prend bien soin de nous la rendre totalement séduisante… quel pervers… Je ne suis pas trop triste, je l’ai retrouvée dans un film (timecode 1:05) :

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Une hypothèse m’effleure : aurait-il bâclé la fin ? Tétanisé par le poids des pages précédentes, la pesanteur des fils narratifs, il aurait été incapable de terminer. Julien Gracq l’exprimait ainsi : « … rien de plus différent de la liberté presque désinvolte des premiers chapitres que la navigation anxieuse, nerveusement surveillée, de la phase terminale, où le sentiment du maximum de risque se mêle à l’impression enivrante d’être attiré, aspiré, comme si la masse à laquelle le livre a peu à peu donné corps se mettait à son tour à vous capturer dans son champ » (in En lisant, en écrivant).

Un aller-retour dans le présent (ou presque : 2003) sous forme d’un mail nous donne, tout à la fin, des indications sur l’évolution de certains personnages. Je lis cela avec tendresse, comme s’il s’agissait d’amis donnant des nouvelles depuis leur lointaine nouvelle patrie, qui ici n’est pas géographique mais temporelle. Du coup je m’interroge sur la préface du livre qui introduisait un narrateur non nommé, et j’avais anticipé, au minimum, qu’il reprendrais la parole à la fin. Mais non, je ne sais toujours pas qui est celui qui parle au début. Et pour couronner le tout, enfoncer the last nail in the coffin de ma déception, je tombe en librairie sur cette couverture aux tonalités étrangement ressemblantes…

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Voici malgré tout les dernières phrases : « … je crois simplement à ceci : Vous êtes infinis. Je vous vois. Vous n’êtes pas seuls ». D’autres phrases moins réussies ont été réunis sur ce site : les 50 phrases les plus inacceptables de City On fire. Moi je retiens non pas des phrases mais des ambiances, des émotions, celle de ce printemps idéal et appolonien, de cette famille écrasée par la richesse du père, de la naissance du punk à New-York…

City On Fire n’est pas trop long, c’est juste qu’il ne se termine pas.

Voilà. Comme vous l’avez compris, je suis amèrement déçu par la fin de ce roman que j’ai aimé… adoré (malgré les cahots – chaos ? – de la traduction) et j’étais de plus en plus pieds et poings lié aux multiples fils narratifs… Après m’être fait arracher de la pesanteur du présent par ce texte, après avoir survolé toutes ces vies, je suis retombé sur mes fesses, lourdement, le souffle coupé, me sentant trahi par la défaite de l’auteur à mobiliser ses talents évidents (et démontrés pendant 1000 pages) pour peaufiner les dernières pages, satisfaire son lecteur, le remercier d’avoir passé tout ce temps avec lui, lui apporter ce soulagement délicieux d’en terminer. Il ne peut pas nous rendre dingue de Samantha et la laisser pourrir dans les limbes de l’oubli. Et Nicky Chaos ? Et les autres ? Toujours coincés entre les lignes…

Est-ce le destin des longs romans de ne jamais devoir se terminer ?

Cette citation tirée du livre résume bien mon sentiment : « Il se passe pourtant quelque chose d’étrange à mesure qu’il dérive vers le sud et l’est : rien. Ou plutôt, tout. Il existe plus d’une façon de sortir du temps, semble-t-il, et il est à présent échoué entre deux mondes, l’un où une bombe a explosé, l’autre dans lequel elle n’a pas explosé, du moins pas ici. »

Allez, pour le plaisir des oreilles : la playlist du livre signée par son auteur.

PS : Cultura, copieurs.

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PS 2 : sans rancune, Garth.

 

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